On retiendra les trophées. On aurait tort d’oublier le reste. Pendant plus d’une décennie, la relation entre Lionel Messi et la sélection argentine a été faite de soupçons, de sifflets et de finales perdues. C’est pourtant de ces blessures qu’est née la légende.
Le procès en « argentinité »
Le premier problème de Messi en sélection n’était pas sportif. Parti à 13 ans pour Barcelone, il a longtemps été perçu par une partie du public comme un joueur « catalan » qui se donnait davantage pour son club que pour son pays. On lui reprochait de ne pas chanter l’hymne, de manquer de caractère, d’être trop discret. La comparaison avec Diego Maradona, idole d’une nation et champion du monde 1986, pesait sur chacun de ses matchs. Là où Maradona était un chef de meute bouillonnant, Messi était timide. Pour beaucoup, ce tempérament suffisait à expliquer les défaites.
La malédiction des finales
Les faits ont longtemps semblé donner raison aux sceptiques. Entre 2007 et 2016, Messi dispute quatre finales majeures avec l’Argentine et les perd toutes : la Copa América 2007 face au Brésil, la Coupe du monde 2014 face à l’Allemagne, puis deux Copa América contre le Chili, en 2015 et en 2016, aux tirs au but. Chaque fois, l’Argentine arrive au bout, et chaque fois, la dernière marche se dérobe.
Le paradoxe est cruel : sans Messi, l’Argentine n’atteint sans doute aucune de ces finales. Mais dans un pays où seule la victoire compte, être le meilleur joueur du perdant ne vaut rien. Le Ballon d’or reçu au Maracanã en 2014, au milieu des Allemands en fête, résume cette époque mieux que n’importe quel discours.
Juin 2016 : la nuit où il a dit stop
Le point de rupture arrive à New Jersey, en juin 2016. Messi manque son tir au but en finale de la Copa América Centenario face au Chili. Dans la foulée, il annonce qu’il quitte la sélection, en expliquant avoir tout tenté. L’Argentine entière s’émeut, du président de la République aux supporters qui manifestent pour qu’il revienne. Il revient sur sa décision quelques semaines plus tard. Cette retraite avortée révèle une chose : sous la carapace du génie, l’homme souffrait profondément de ces échecs.
Un environnement instable
Il serait injuste d’imputer ces échecs au seul Messi. Pendant ces années, la sélection change sans cesse de sélectionneur et de projet de jeu. La fédération traverse des crises internes, les choix tactiques varient, et l’équipe semble souvent construite pour attendre que Messi règle tout seul les problèmes. Le Mondial 2018 en est l’illustration la plus nette : une qualification arrachée à Quito grâce à son triplé, puis une équipe désorganisée en Russie, un penalty manqué contre l’Islande et une élimination en huitièmes contre la France.
2019 : la colère
La Copa América 2019 montre un autre Messi. Expulsé lors du match pour la troisième place contre le Chili, il refuse de monter sur le podium et dénonce publiquement l’arbitrage et la corruption au sein de la CONMEBOL. La sanction tombe : suspension et amende. L’épisode marque un tournant. Celui que l’on disait froid et distant se montre en colère, combatif, impliqué. Beaucoup d’Argentins y voient enfin la passion qu’ils réclamaient.
Scaloni, ou l’art de protéger un génie
La rédemption passe par un collectif. Lionel Scaloni bâtit une équipe de travailleurs dévoués à leur capitaine : des milieux qui courent pour lui, des défenseurs solides, un groupe qui se dit prêt à « mourir » pour Messi. Libéré, celui-ci gagne la Copa América 2021, la Finalissima 2022, la Coupe du monde 2022 et la Copa América 2024. Les critiques s’éteignent, la comparaison avec Maradona change de sens : on ne demande plus si Messi est à la hauteur, on se demande qui, de l’un ou de l’autre, est le plus grand.
2026 : une dernière défaite qui ne change rien
Même la fin n’échappe pas aux larmes. En finale du Mondial 2026, Messi passe à côté de son match et l’Argentine s’incline après prolongation face à l’Espagne. Il quitte la pelouse en pleurs. Dix ans plus tôt, une telle défaite aurait relancé le procès. En 2026, elle n’entame en rien son statut. C’est peut-être là sa plus grande victoire : avoir transformé une malédiction en simple épisode de sa légende.
Au fond, les échecs de Messi avec l’Argentine ne sont pas une tache sur sa carrière. Ils en sont le cœur dramatique. Sans 2014, sans 2016, Lusail n’aurait jamais eu la même saveur.

